A force d’expéditions, on a oublié où en étaient Loïc et Geoffroy. Toujours le long du Grand Rift, redécouvrons la vallée du Tana au Kenya.

La Tana est le plus grand fleuve du Kenya, et son delta recèle une immense biodiversité. Des barrages ont été construits le long du fleuve, et un nouveau barrage va peut-être voir le jour. Loïc et Geoffroy sont passés, ses habitants et la gestion de l’eau : quels sont les avantages et les risques des barrages, et quelle gestion est souhaitable pour assurer le bien-être de la population, l’équilibre de l’écosystème et la production d’énergie ?


Quelques chiffres :

•    700 km de long : la Tana est le plus grand fleuve du Kenya
•    14 000 km2 de zones humides : c’est la surface de son delta
•    2e bassin d’Afrique après le bassin du fleuve Congo
•    5 peuples vivent dans le delta
•    5 barrages construits sur le fleuve de 1968 à 1988


La Tana : une ressource essentielle pour les populations pastorales

La population du Delta est majoritairement pastorale. On recense cinq peuples :
•    Les Wataa
•    Les Pokomo
•    Les Orma
•    Les Luo,
•    Les Somali

Une biodiversité très riche :
La faune et la flore du Delta de la Tana sont extrêmement variées. La baie Ungwana, où se jette le fleuve pour rejoindre l’Océan Indien, est une zone très productive et très riche. On y pêche la crevette et on y trouve des tortues vertes. Les forêts du delta abritent aussi deux espèces de primates qu’on ne retrouve nulle par ailleurs. La région est un sanctuaire pour la migration des oiseaux : un cinquième des oiseaux migratoires du monde migrent dans le Delta de la Tana !
Comme dans le delta du Congo, les forêts sont des trésors de biodiversité. La mangrove du Delta regroupe par exemple huit espèces de palétuviers, des arbustes tropicaux capables de pousser dans l’eau, souvent dans les zones de balancement des marées. On recensait 3400 espèces végétales avant les barrages. Aujourd’hui, on n’en compte plus que 670, dont la plupart sont des espèces communes à d’autres régions…

Des cultures traditionnelles aux biocarburants…
Dans le delta de la Tana, on cultive des cannes à sucre, des jatropha (ou « plante bouteille »), du riz, et de plus en plus… des biocarburants. Cet abandon des cultures traditionnelles pour les cultures intensives de biocarburants constitue un danger pour l’équilibre des zones humides et pour les populations locales, qui sont exclues de cette production.

Les barrages, une solution de gestion des eaux de la Tana
Les cinq barrages construits le long du Tana ont permis une diminution du pic des crues de 20%. Un nouveau projet de grand barrage est en cours : le High Grand Falls, qui serait six fois plus grand que les barrages actuels. Il est accompagné de grands projets d’irrigation, mais comporte des risques.

Les avantages des barrages :
•    développer l’irrigation
•    améliorer l’approvisionnement en eau
•    produire de l’électricité

Les risques :

•    L’industrie aux dépens des hommes et de l’environnement
Avec les barrages, un partage équitable de la ressource en eau est impératif. La production d’électricité ne doit pas se faire au détriment des hommes, dont le besoin en eau est vital, pour l’usage courant comme pour l’agriculture et le bétail. Les barrages ne doivent pas non plus faire disparaître les crues, indispensables à l’équilibre de l’écosystème.

•    La salinisation et ses conséquences
Dans les années 1990, en conséquence des barrages, le Tana s’est asséché et son taux de salinité a augmenté. La salinité a aussi contaminé les eaux potables de plusieurs zones du delta. Les ressources en eau douce sont de plus en plus rares, et la population doit creuser de plus en plus en profondeur pour trouver de l’eau. Premières victimes : les femmes, car ce sont elles qui creusent !
Les conséquences sont graves :
–    Mort des poissons et diminution des ressources de la pêche
–    Mort du bétail due au manque d’eau
–    Difficultés d’accès à l’eau et donc à la nourriture pour la population

•    Crues naturelles versus crues artificielles
Les crues sont essentielles pour préserver l’équilibre des écosystèmes, notamment dans les zones humides du delta. En effet, l’eau qui est acheminée lors des crues contient du limon, qui nourrit la terre pour la rendre fertile. Or, les barrages modifient profondément les crues, et sans elles, les sols ne sont pas nourris et leur fertilité diminue, ce qui est lourd de conséquence pour la biodiversité ! Dans la Tana, les crues ont baissé de 20% à cause des barrages.

Il est primordial d’assurer une gestion du barrage qui maintienne les crues, même si elles sont artificielles. Si elles recréent effectivement les conditions naturelles de l’écosystème, elles peuvent représenter une solution. Une programmation responsable des crues est cependant indispensable. Il faut anticiper les scénarios hydrologiques et l’implication des crues sur les populations locales, et prendre en compte le delta dans son ensemble.

Et pour conclure…
Le delta de la Tana recouvre un écosystème très fragile, et sa population est très dépendante de l’eau du fleuve. Une gestion intelligente de l’eau, et donc des barrages, est donc indispensable. Les barrages peuvent offrir une forte valeur ajoutée au fleuve et à ses riverains, mais ils peuvent devenir une source de conflits, d’injustices et de catastrophes écologiques. Comme toujours, il est impératif que les décisions politiques prennent en compte l’avis des scientifiques et surtout des populations !


Paroles de riverains :

« Notre problème principal, c’est l’eau. Le gouvernement veut que nous vivions comme tout le monde, de l’agriculture, alors que nous sommes des pasteurs. Nous vivons du bétail, mais à cause du manque d’eau, les animaux meurent. Nous sommes donc forcés de cultiver, mais pour cela, il nous faut des pompes… Sans pompes, on ne peut rien faire, on est dépendant des aides du gouvernement. Ils doivent nous donner des terres, pour qu’on puisse se débrouiller seuls ! Mais les terres sont volées aux habitants de la Tana ! »