La Mer d’Aral est un exemple emblématique de l’impact des activités de l’homme sur son environnement. BIGLO nous explique ici comment le détournement des cours d’eau pour augmenter la production de coton a entraîné des conséquences désastreuses sur le climat, la faune, la flore, ainsi que des conséquences économiques, sociales et sanitaires qui ont bouleversé la vie des hommes.

La Mer d’Aral est une mer intérieure coincée entre deux pays d’Asie Centrale : le Kazakhstan au nord, et l’Ouzbékistan au sud. Alimentée par le Syr-daria et l’Amou-Daria, elle fournissait 10% du caviar soviétique, abritait vingt espèces de poissons et faisait vivre 60 000 pêcheurs, sur une surface équivalente à deux fois la Belgique. Cinquante ans plus tard, 90% de sa surface est asséchée, les poissons ont disparu et la population doit faire face aux conséquences économiques et sanitaires de ce bouleversement environnemental.


Evolution de la Mar d'Aral de 2000 à 2009

Évolution de la Mer d'Aral de 2000 à 2009

Images publiées sur le site de l’observatoire terrestre de la Nasa. En haut à gauche, une photo prise en 2000; en bas à droite, le même cliché en 2009.


Remontons à l’année 1959. En Union Soviétique, l’heure est à la conquête… agricole ! Kroutchev veut exploiter les terres vierges des républiques sœurs, afin d’y développer intensivement la culture du coton. En 20 ans, il fait doubler la surface des terres irriguées, en prélevant 60% du débit d’eau du Syr Daria et de l’Amou Daria… Seulement voilà, ces fleuves, ce sont les sources de la Mer d’Aral.

Lorsqu’on prive un cours d’eau de sa source, c’est simple, il s’assèche. La Mer d’Aral a perdu les 9/10 de sa surface et son volume d’eau a baissé de 75%. L’eau est partie, mais le sel est resté. Conséquence, la salinité, c’est-à-dire le taux de sel dans l’eau, a triplé et atteint les 30g/L.

Le climat a été fortement modifié par cette perte des 50 millions de m3 d’eau par an qui venaient alimenter la Mer d’Aral. Aujourd’hui, sur son lit quasiment asséché, les tempêtes soufflent 90 jours par an, emportant sel, pesticides et poussière sur près de 250km. Autrefois semi-aride, le climat permettait de réguler les vents froids venus de Sibérie, car l’amplitude thermique y était relativement faible : de -25° en hiver à 5° en été. Aujourd’hui, la température atteint les -50° en hiver, et les 50° en été : le climat est devenu continental, ce qui bouleverse l’équilibre de la région.

Les espèces sauvages ont subi les conséquences du bouleversement de leur milieu de vie. Sur vingt espèces de poissons, une seule a survécu, impropre à la consommation à cause de la pollution. La moitié des 319 espèces d’oiseaux qui vivaient aux abords de la mer a disparu, et on ne retrouve que 30 espèces de mammifères sur 70. L’équilibre écologique est donc touché de plein fouet par cette entreprise humaine, censée développer la région par les ressources que le coton fournirait.


La mer d'aral - bateau abandonné et chameau

La Mer d'Aral - bateau abandonné et chameau

Image publiée sur le site remue méninge


L’homme avant la nature ? Même pas ! En fait de développement, on assiste à une paupérisation rapide des habitants des rives de la Mer d’Aral et à un grave délitement des conditions de santé. Mouniak, dans la région autonome du Karakalpakstan (Ouzbékistan), autrefois port de pêche prospère de 40 000 habitants, retrouve aujourd’hui au milieu de terres sablonneuses. Pour les habitants qui vivaient de la pêche, une seule solution : s’en aller. Résultat, Mouniak est un désert qui a perdu les trois quarts de sa population.


Diminution majeure de la ressource en poisson de la Mer d'Aral

Diminution majeure de la ressource en poisson de la Mer d'Aral

Image publiée sur le site Savoirs Essonne


Pour ceux qui sont restés, la perte des ressources de la pêche n’est pas le seul problème : l’agriculture et l’élevage sont aussi fortement menacés. En effet, la salinisation des sols touche l’ancienne surface de la mer, mais aussi les terres cultivables, irriguées par inondation. Cette méthode donne lieu à l’évaporation de grandes quantités d’eau, et à l’accumulation du sel en surface. Les sols sont de moins en moins cultivables, le rendement baisse, et les aires de pâturage disparaissent. Dans cette région peu développée, la fin de ces activités a conduit à une augmentation du chômage. Il touche aujourd’hui 80% de la population, qui vit des maigres subsides du gouvernement.

Pour remédier à ce manque de productivité agricole et pouvoir manger, les habitants ont recours à des techniques catastrophiques. Pesticides, herbicides, engrais et défoliants très dangereux comme le DDT et le défoliant orange ont été déversés sur les terres. Selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), cette utilisation excessive a pollué les eaux de surface et les nappes phréatiques. Les pluies sont trop chargées en sel, mais aussi en pesticides : des pluies acides qui dévastent les terres. Pour les hommes, cela se traduit par de l’eau et de la nourriture polluée et beaucoup trop salée. Et donc, de graves maladies. Anémies, diarrhées, maladies rénales, cancers de l’œsophage et tuberculose sont le lot d’une population qui, comme si cela ne suffisait pas, souffre d’un accès aux services de santé très limité depuis la fin de l’ère soviétique.


Fourrages cultivés sur la Grande d'Aral

Fourrage cultivé sur les rivages de la Grande d'Aral

Image publiée sur le site Savoirs Essonne


Mais maintenant, parlons des solutions ! D’après les experts, il existerait des sources d’eau souterraine qui se dirigeraient vers la Mer d’Aral, mais qui seraient déviées vers la Mer Caspienne. La Mer Caspienne est une autre mer intérieure, coincée entre le Kazakhstan, le Turkménistan, l’Iran, l’Azerbaïdjan, et la Russie, qui elle ne manque pas d’eau, bien au contraire : son niveau ne cesse d’augmenter depuis 1978. L’Ouzbékistan et le Kazakhstan voudraient donc transférer cette source vers la Mer d’Aral, à travers des canaux, pour réalimenter la mer asséchée. Le problème : ça coûte cher. Et puis, toucher à la Mer Caspienne, c’est compliqué, à cause de la donne géopolitique de la région…

Une autre solution a donc été mise en place : accentuer la séparation naturelle entre la Petite Mer du côté kazakh et la Grande Mer du côté ouzbek, en construisant un barrage. Le Kazakhstan s’en est chargé en 1996, et a vu le niveau de sa Petite Mer remonter très rapidement, permettant le retour de la faune et de la flore qui avaient disparu, notamment de la carpe. D’autres projets de barrages, associés à la construction de digues et de canaux, ont été mis en place avec l’aide de la communauté internationale. Avec l’arrivée de l’eau douce, la salinité a fortement diminué, une bonne nouvelle pour les habitants et l’environnement. L’objectif à termes : relancer la pêche et faire renaître le port d’Aralsk, pour que la population revive.

Ces progrès notables rendent optimistes, mais il ne faut pas oublier que la Petite Mer représente seulement 5% de la Mer d’Aral. Il est donc impératif de s’occuper de sa deuxième et plus vaste partie : la Grande Mer ouzbek. Pour elle, ça se gâte : en Ouzbékistan, la situation ne s’améliore pas, car pas question pour cet ancien grenier agricole de l’URSS de renoncer à la culture du coton dans le bassin de l’Amou-Daria, extrêmement gourmande en eau. Résultat, la Grande Mer d’Aral continue de se dessécher.


Il est donc urgent de savoir quelle est la priorité : continuer la culture du coton, au détriment de la Mer d’Aral, avec les conséquences multiples que l’on connaît ou commencer à développer d’autres activités moins consommatrices d’eau dans le pays, afin de mettre fin à une agriculture désastreuse pour toute la région.