Expédition Yangsté

Il y a quelques jours (le 8 novembre), était célébrée la journée de l’urbanisme. A cette occasion, nous avons souhaité revenir sur la problématique des barrages, un grand ouvrage de génie civil, sésame du développement d’un pays. Dans de nombreux cas, une des finalités d’un barrage est de valoriser une région afin de limiter l’immigration vers la ville et promouvoir le développement local. Retrouvez un cas similaire à travers l’exemple de l’expédition Yangtsé et son lien avec la croissance urbaine.

chine barrage Yangsté

Expédition Yangsté

Le Projet de la Grande Anatolie : les barrages GAP en Turquie : l’eau, facteur de développement et de paix ?

Le Guneydolu Anadolu Projesi ou Projet de l’Anatolie du Sud-Est (GAP) est un ambitieux programme d’aménagement du territoire lancé à partir de 1977 en Turquie. Le pari des autorités turques : développer la région la plus pauvre du pays, l’Anatolie, grâce à l’eau.
Comment ? En canalisant les eaux du Tigre et de l’Euphrate pour irriguer les terres fertiles et en produisant de l’électricité pour l’industrie et la population grâce à l’énergie hydraulique.


Mais le projet ne se cantonne pas à ces aspects économiques. Il recouvre une dimension sociale et politique, dans cette région située à la frontière de l’Irak et de la Syrie, peuplée en majorité de kurdes, minorité pauvre et rebelle qui reste à l’écart du boom économique turc.

L’eau comme facteur d’intégration régionale, de développement et de paix, c’est possible ? Quelles sont les conséquences de ces modifications environnementales ? Nous nous sommes penchés sur le projet GAP et avons essayé de comprendre les différents aspects d’un programme fortement controversé, pour des raisons écologiques, culturelles, politiques et géopolitiques.

Les chiffres du GAP :
•    Un investissement de 32 milliards de dollars
•    La construction de 22 barrages dont 19 équipés de centrales électriques
•    Une production annuelle de 27 milliards de mégawatts ?
•    La production électrique des barrages représente 22% du potentiel électrique turc
•    9 provinces sont concernées par le projet, soit 75 000 km2 (7,5 millions d’hectares) de terres fertiles, de forêts et de prairies pour le pâturage
•    La région comprend 3,2 millions d’hectares de terres fertiles soit 20% de la surface irrigable turque.
•    Les barrages permettront d’irriguer 1,7 million d’hectares pour l’agriculture
•    La région produit 42% du coton du pays
•    Avec le projet GAP, 28% du potentiel en eau de la Turquie sera sous contrôle
•    3,8 millions d’emplois seraient créés dans la région, qui est deux fois plus pauvre que la moyenne du pays. En 2003, seuls 77 000 emplois avaient été créés, pour une population de 7 millions d’habitants.
Le contexte :

Adinyaman, Batman, Diyarbakir, Gaziantep, Kilis, Mardin, Siirt, Sanliurfa et Sirnak : ce sont les neuf provinces concernées par le projet GAP, dans l’Anatolie du sud-est. Une région pauvre en termes économiques, mais recouvrant des richesses historiques et culturelles exceptionnelles et un potentiel agricole prometteur.

La région recouvre une partie de la Haute Mésopotamie, ou « croissant fertile »  et les bassins du Tigre et de l’Euphrate, fleuves que la Turquie partage avec la Syrie et l’Irak. Elle comprend 3,2 millions d’hectares de terres fertiles. Le milieu est donc extrêmement favorable à l’agriculture, la région souffre d’un manque de pluies et d’un défaut d’investissement du gouvernement, qui a longtemps tenu la région des Kurdes à l’écart du développement turc.

L’Anatolie du sud-est est l’un des berceaux de nombreuses civilisations et religions. D’après les religions du Livre, l’Arche de Noé aurait accosté à Sirnak après le déluge, Abraham serait né à Sanliurfa, et Siirt est reconnu comme l’un des centres scientifiques et culturels de l’islam. La région abrite des vestiges de la préhistoire et des civilisations hellénique, assyrienne, sassanide, romaine et pré-ottomane, qui pour beaucoup n’ont pas encore été exhumés.

La région est peuplée majoritairement de Kurdes. Vivant entre la Turquie, la Syrie, l’Iran et l’Irak, ils ont leur propre langue et organisation sociale, marquée par les traditions tribales et nomades. Marginalisés en Turquie, les Kurdes sont deux fois plus pauvres que la moyenne, ils souffrent du chômage, d’un manque d’accès à l’éducation et à la santé, et de discriminations. Si le gouvernement a fait des efforts pour intégrer la minorité kurde, la volonté d’autonomie régionale d’une partie de la population, et la violence de certains groupes, notamment le PKK terroriste, reste la pierre d’achoppement à une entente entre les Turcs et les Kurdes.
Le projet :

D’après les discours officiels, le projet GAP s’inscrit dans une démarche de développement durable, en accord avec les directives internationales. Il s’agit d’améliorer les conditions de vie et les revenus de la population. Le but : éliminer les disparités régionales en contribuant à la croissance économique et à la stabilité politique. En mettant en place 22 grands barrages et 19 centrales électriques, 1,7 millions d’hectares seraient irrigués et 27 milliards de kilowatts seraient produits grâce à l’énergie hydraulique. L’irrigation permettra d’améliorer la productivité des terres et les opportunités d’emploi dans le secteur rural, afin de développer l’exportation et de mettre fin à l’émigration endémique des Anatoliens du sud-est vers l’ouest de la Turquie, plus riche.
Pour accompagner ce développement rural et industriel, un plan d’aménagement du territoire a été élaboré. Des routes, des autoroutes et  des aéroports seront construits, et le réseau ferré sera étendu, afin d’intégrer l’Anatolie du sud-est au reste du pays. L’éducation et la santé doivent aussi être améliorées par le biais de programmes spécifiques.

le GAP

Les critiques :

Mais les inquiétudes sont nombreuses et le projet est fortement controversé. La population turque, les ONG et les universitaires militent contre ces barrages qui auraient des conséquences écologiques et culturelles extrêmement néfastes. Les barrages provoquent le déplacement de milliers de personnes, qui quittent la région contrairement aux objectifs du projet, et ils modifient l’écosystème. L’utilisation massive de pesticides, d’herbicides et d’engrais est pointée du doigt, tout comme la salinisation des sols. Ces changements auraient donné lieu à l’apparition de nouvelles maladies comme la malaria et la dysenterie. Le patrimoine historique et culturel, qui attire de nombreux touristes et fait la fierté des riverains, risque d’être enfoui sous les eaux par les barrages du GAP. 214 sites seraient menacés, notamment celui d’Hasankeyf, riche de monuments historiques exceptionnels et très apprécié des Turcs. Certains vestiges vont disparaître avant même d’avoir pu être exhumés.

Quarante ans après le lancement du GAP, les objectifs peinent à être atteints. Les investisseurs privés rechignent à investir dans des constructions aux conséquences incertaines et si peu populaires. Si dans le domaine énergétique, 75% des objectifs ont été remplis, dans le domaine agricole, cela ne dépasse pas les 15%. Les promesses d’intégration régionale et d’amélioration du niveau de vie n’ont pas été tenues : le chômage reste endémique et surtout, les progrès de l’irrigation ne profitent qu’à une minorité de personnes. En effet, de nombreuses terres ont été rachetées par de grands propriétaires agricoles, évinçant les petits agriculteurs. Ceux qui critiquent le projet dénoncent l’absence de réforme agraire, qui serait nécessaire pour répartir plus égalitairement les terres. Le manque de concertation avec la société civile et les représentants politiques kurdes sont également pointés du doigt.

Conclusion :
L’eau : une ressource à manier avec précaution !
La maîtrise de l’eau peut apporter la paix et le développement, mais elle est aussi susceptible de devenir un facteur de conflits, d’inégalités, de maladies et de changements climatiques graves. Pour que le projet GAP atteigne ses objectifs, il faudra donc veiller à ce que les infrastructures mises en place bénéficient à toute la population, en l’accompagnant de mesures politiques. Avec ses barrages, la Turquie contrôle la majeure partie des ressources hydrauliques de la Syrie et de l’Irak, ce qui crée des frictions régionales.
La prudence est donc de mise, et il est indispensable
•    d’assurer une bonne répartition des ressources
•    de limiter les conséquences écologiques et culturelles des modifications de l’environnement
•    de laisser la parole à tous les acteurs de la région
•    de préserver la paix avec les voisins

L’eau recèle de grandes potentialités pour le développement, à condition qu’elle soit gérée de façon responsable, équitable et démocratique. Les responsables du projet GAP sauront-ils en tenir compte ?